Quelques extraits du livre Les lignes de flottaison. Laissez-vous porter.

La rencontre

Une fois les quatre étages montés avec précaution, le retour à la maison paraissait être un secours nécessaire. Les deux fenêtres du salon vibraient. Ouvertes, elles continuaient, plus fort encore. La rue vue d’en haut bourdonnait. Le blanc des murs se mit à clignoter. Un vertige apparu, subtil mais présent, palpable. Dans la cuisine, espace plus réduit, la lumière redevint stable. La table servit d’appui avant la chaise. Il était temps de reprendre son souffle. Attendre. Qu’y a-t-il encore? Qu’y a-t-il encore dehors? Est-ce mieux à l’intérieur, seul? Qui appeler? Et s’ils ne répondaient pas?

 

Faire semblant que tout va bien se rajoute à l’inconfort de ma condition actuelle. Le temps que je sentais fluide lorsqu’il filait devient visqueux. Il ralentit alors que je suis en attente, en alerte. Le trouble apparaît, se dissipe. Chaque demi-journée se change en petite victoire suivie d’une autre. Je finis par croire que le succès vire à la normalité sans le moindre triomphe, mais l’ennemi intérieur est toujours là quelque part. Une faiblesse et ça repart. Pas d’éradication sans anéantir totalement l’être. C’est dangereux comme idée, surtout à proximité d’une fenêtre qui vibre. C’est quand ils sont semi-ouverts que les volets sont les plus rassurants.

 

Le mannequin de couture est surmonté d’un vieux chapeau de paille noire à dentelle mitée. Ce qui autrefois m’apparaissait salutaire n’est plus qu’artifice. L’échelle de valeurs est tombée, les barreaux à terre. Il me faut me baisser pour la reconstruire. Pénible coup du sort qui me fait descendre et m’impose d’abattre encore du travail pour remonter à niveau. Et où était ce niveau, déjà? Qu’est devenu le fil à plomb? Saura-t-il retrouver son usage? Et si la gravité avait changé de camp? Que va-t-il se passer si le nord n’est plus le nord, si l’orient est à l’ouest?

Cherchons les responsables

La feuille de papier s’enroulait sur elle-même, s’allongeait sans origine définie. Elle commençait à couvrir toute la table; ses courbes devenant volutes animées se dressant pour retomber ensuite, bloquées. De subtils tressautements apparaissaient puis elle reprenait de l’élan.

Soudain, alors que sa masse se montrait trop imposante, elle déborda dans le vide. Au moment de toucher le sol, elle se scinda en quatre parties qui devinrent quatre formes de serpents couverts d’écriture répétée, constituée de taches serrées noires sur fond jaune.

 

Chaque reptile avançait lentement, l’un rampant de manière rectiligne en se contractant et se relâchant, l’autre en ondulations latérales. Il s’étendait à chaque mouvement pour prendre plus d’espace en largeur. On pouvait mesurer leur progression en voyant les carreaux par terre se faire dépasser. Tous finissaient par s’immobiliser. Au bout d’un moment, une enveloppe se détachait de leur corps. La couleur de leurs nouvelles écailles devenait plus vive qu’auparavant, noir sur jaune, encore. Des signes apparaissaient, dessinés à même leur peau, alignés. Les serpents reprenaient leur course tranquille pour recommencer ce cycle immuable.

 

Les peaux désertées s’envolaient par un coup de vent et venaient se coller sur la table. L’écriture serrée devenait lisible. Il restait tant à faire.

 

La mue du réveil s’annonçait, elle, longue et épineuse.